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PROF EN VACANCES!
Etre professeur de français dans la classe de Seconde Oxygène au lycée d’Elm City, c’est comme être le chef de trente-deux soldats apeurés qui tremblent dans leurs rangers. Au premier trimestre, il a fallu leur tenir la main pour qu’ils franchissent les marécages du paragraphe argumenté sans se noyer : exercice périlleux. Certains boivent toujours la tasse et je tente encore de leur apprendre à nager. Au second trimestre, j’ai guidé mes troupes à travers la vaste plaine désolée de la dissertation. Il fallait débusquer des problématiques, élaborer des plans pour faire face à l’ennemi, prévenir le PC de nos avancées à coup de connecteurs logiques.
Aujourd’hui, en ce début de troisième trimestre, nous abordons les rives dangereuses du commentaire composé. Le soldat de la section Oxygène a trouvé là son pire ennemi. Le commentaire composé est sournois. C’est une créature complexe. Pour en venir à bout, il faut se plonger dans la jungle du texte et renoncer à ses plus solides certitudes. Il faut accepter que les phrases se referment sur vous. Il faut serrer les dents quand des mots incompréhensibles vous mordent les oreilles. Il faut avancer, soldat, ne pas avoir peur de s’engager dans un espace inconnu, mystérieux, d’où s’échappent parfois de confuses paroles.
Alors moi, chef de troupe de la section Oxygène, j’habille mes soldats bien comme il faut pour aller à la guerre. Dans les besaces, entre les yaourts fondus de la cantine et les petits mots froissés des copines, je glisse mes armes favorites :
- Soldats de
Mais ça fait à peine cinq minutes que l’on rampe pour nous approcher de la bête, que Domino se met à hurler :
- Planquez-vous, Général Gurki !!! Y a un adjectif qui tente une attaque en règle ! Oh bordel, un adjectif qui s’insère dans une formule ternaire ! Tous aux abris !! Trois adjectifs en vue ! Alerte rouge ! Chaud devant ! Stay away ! Don’t do rien du tout !
Soldat Finesse se relève, époussette l’herbe accrochée à son treillis, se moque crânement :
- Pfff, l’autre. N’importe quoi. C’était pas des adjectifs. C’était trois petites prépositions qui retournaient paisiblement à la caserne.
Chacun reprend son souffle. Un lourd silence s’abat sur nous et je n’inflige aucune punition au soldat Domino, suffisamment honteux de son énorme erreur, confondant, il est vrai, une armée d’adjectifs agressifs avec une locution prépositionnelle inoffensive et sans intérêt.
Peu à peu, rassurés par le calme des lieux, les soldats se dispersent, cherchant des indices dans un léger brouhaha qui m’agace :
- Chuuuuuuuuuuuuuuuuuuuttt, que je dis.
Les soldats répètent en chœur :
- chut, chut, chut, mais chut, chut, chut ! Il a dit, le sergent Gurki ! chut, chut, chut ! chut, chut ! cot, cot, cot, chut, cot, cot, cot, codec !
- Vous voulez une colle quand on sera à la maison ???!!!!!!
- ……………………
- Bien.
Alors que j’examine à la loupe une anaphore qui m’avait échappée, soldat Mina s’extrait péniblement d’un amas de ronces, les cheveux en bataille, du crayon à papier sur le nez. Ça a bien travaillé. Mais ça me présente un visage inquiet.
- Qu’y a-t-il, soldat Mina ?
- Lieutenant Gurki, y a un truc pas normal, ici.
- Soldat Mina, il est de mon devoir de vous rappeler que nous évoluons actuellement sur un périmètre délimité par un vocabulaire que je vous demanderais de respecter consécutivement à votre rang de soldat représentant dignement la langue française. Bref, on ne dit pas un "truc", on dit….
- Il y a une chose pas normale, Caporal Gurki.
- Z’avez pas plus créatif qu’une simple « chose » dans votre besace, soldat Mina ?
- Il y a un… une…
Et là, Lucarne, sans lever la main, parce que depuis le début de l’année c’est fatiguant de lever le bras, s’exclame :
- Ce que soldat Mina veut vous signifier, Officier Supérieur Gurki, c’est qu’il y a comme une couille en chaleur dans un champ de vierges.
- Mais ça va pas, soldat Lucarne ! Rectifiez-moi tout de suite ce terrorisme verbal ! Conjuguez le verbe falloir au passé simple de l’imparfait subjonctival !
- A vos ordres, Sergent Gurki ! Je fallus, tu fallus, il fallut, nous fallûmes, vous fallûtes, ils fallurent !
- Bien, bien. Vous connaissez vos bases, soldat Lucarne. C’est bien. Bon p’tit gars. Reprenons. Soldat Mina ? Vous disiez ?
- Y a comme une grosse bête qui souffle bizarre.
- Montrez-moi ça, soldat Mina.
- Là, regardez. C’est dans l’herbe. Et dessus, il y a marqué « quant à ». « Quant à la petite fille, elle n’avait pas mangé depuis des jours ». « Quant à ». Vous voyez ?
- Oui ? Et alors ?
- Ben, ça m’a l’air significatif de quelque chose de sensé qui aurait une signification de sens particulier.
- Ah.
- C’est pour ça que je tenais à vous demander… C’est quelle classe grammaticale, « quant à », Colonel Gurki ?
- Ben… faites voir… Hum. Ça n’a pas la couleur d’un adjectif. Ça n’a pas l’odeur d’un groupe nominal. Ça ressemble vaguement à une pizza à la grammaire… Je dirais que c’est un adverbe.
- ????
- Ou alors… une locution nominale à tête prépositionnelle… une anaphore de liaison ? une comparaison dépréciative, peut-être ? Euh… Qu’est-ce que c’est… Vous en pensez quoi, vous ?
- Pffff !!!! Mais vous ne savez même pas, Capitaine Gurki ?! Mais, vous êtes trop nul !
- Soldat Mina ! Rachetez-vous tout de suite de cette insubordination discursive ! Conjuguez le verbe pleuvoir au présent du futur participial !
- A vos ordres, Maréchal Gurki ! Je pleus, tu pleus, il pleut, nous pleuvons, vous pleuvez, ils pleuvent, Maréchal Gurki !
- Bien. C’est bien soldat Mina. Brave petit gars, va.
L’exploration se poursuit, de bondissantes découvertes en trouvailles inattendues et c’est décoiffés, avec du crayon sur le nez, que nous sortons essoufflés mais vainqueurs du commentaire composé.
Dans la vie du professeur stagiaire, la première rencontre avec les parents des élèves est un moment important. Pendant quatre heures, trente familles défilent parce que tu es LE prof de français. Comme pour les maths, c’est le carton plein pour cette matière. Les parents viennent consulter, espérant un remède miracle qui guérira les allergies des élèves. Tu enfiles ta blouse blanche, tu prends ton stéthoscope et ton stylo. Tu prescris :
- 50 fautes d’orthographe par copie ? Tenez, dix cuillerées de lectures ciblées, ça devrait l’aider à progresser.
- Des phrases toutes tordues ? Une rasade d’exercices à me remettre dans mon casier, tous les jours, pendant deux semaines.
- Des fautes constantes dans l’écriture des mots « malgré », « courir », « nourrir » et « univers » ? Quatre-vingt dix milles lignes à recopier. Si ça ne passe pas, on fait avaler en bouchant le nez.
Et puis, c’est toute une typologie de parents d’élèves qui défile devant toi.
Le couple de parents âgés arrive en riant. C’est une bonne humeur contagieuse. Tu te prends d’affection pour ces deux-là. Ils t’expliquent qu’ils entendent toujours les mêmes choses au sujet de leur fille: élève douée. Très douée.
- Vous voyez, nous, on ne vient pas pour qu'on nous dise ça. Tenez, qu’ils chuchotent. On va vous faire une confidence, à vous.
- Ah ?
- Oui.
Tu écoutes, tu tends l’oreille. Tu as envie de leur chatouiller le nez gentiment, à ces parents qui font des mystères.
- Nous, on est retraité. On a envie de rigoler. On vient pour voir la tête des profs. C’est surtout de la curiosité.
Alors tu avoues en riant que toi aussi, tu as la même curiosité: tu es là pour voir la tête des parents d'élèves. On se quitte d’un air entendu, on se serre la main ; une complicité s’est installée.
Puis, il y a le papa rigolo-sympa-gaillard-jovial qui s’intéresse à ce que tu lui racontes, s’assure que son petit oiseau de fille dise bien « oui, oui ». Mais tu ne l’as pas vu arriver avec ses grosses chaussures de Normand. L’air de rien, en fronçant légèrement le sourcil, à la fin de l’entretien, il te demande :
- Bon ! Et vous alors ? Vous êtes d’où avec votre petit accent ? C’est charmant.
- Bzzzzz….
- Alors ? D’où il nous vient ce joli accent plein de soleil ?
- Mrpfmpffffff…
- Vous êtes timide ?
Eh, le papa, tu vas rester à ta place oui ? Tu as fini de draguer les jeunettes ? En plus, regarde, y a ton petit moineau de fille qui s’entortille sur sa chaise. Il est mal à l’aise, le petit moineau. Il fait des nœuds dans tous les sens avec les manches de son pull-over. Il se rend bien compte que ça dérape ; ça ne lui plaît pas du tout. Alors à moi non plus.
- Je ne suis pas timide, et d’abord je suis dans le nord depuis deux ans, voilà vous êtes content, j’ai répondu à vos questions, merci Monsieur d’être venu, merci petit moineau, continue à travailler comme il faut, la porte est juste là, au revoir, à une autre fois.
Oui, j’ai été un peu brusque, ce jour-là, Monsieur Papa. Pourtant, je te jure qu’avec ton regard qui brille et ton beau sourire, dans d’autres circonstances, je… enfin… tu vois… enfin, euh…
Mais qu’est-ce que je raconte, moi ?! Du balais, Monsieur Petit Moineau. La sortie, c’est par là.
Ensuite, c’est au tour du papa formidable d’entrer dans la pièce. Celui-là, tu le reconnais au premier coup d’œil. Il arrive avec son gosse qui se traîne en baissant la tête parce que ce n’est pas un très bon élève. Tu sens tout de suite que pour ce papa-là, c’est le gosse qui est important. Pas de sourire pour plaire au professeur. Pas de questions personnelles qui font perdre du temps. Pas de tentative de séduction. Non. Ce papa-là est quelqu’un d’authentique, un homme bien qui ne tentera jamais rien avec une jeune femme de trente ans. Tu respires son parfum pendant tout l’entretien. Tu te surprends à dire :
- Euh… Vous êtes en Normandie depuis quand ? C’est que… il est charmant votre accent...
Et là, pas fou, le papa formidable prend son gosse par la main :
- Viens, on y va. Elle est bizarre, la prof de français.
Alors tu regardes la porte se refermer tristement. Tu dis que la vie est mal faite et tu voudrais avoir quarante ans.
Parfois, le samedi, avant mon cours de français, je m’invite au cours d’EPS de ma Seconde Oxygène. Ça m’intéresse de les voir transpirer autour d’une table de ping-pong, ces écureuils que je ne connais qu’assis et penchés sur leurs feuilles de papier. J’en profite aussi pour draguer bêtement le prof d’EPS :
- T’es trop beau, prof de ballon. Ça te dit de venir manger une glace au chocolat chez moi ?
- Ouais, ok, prof d’alphabet. J’aime bien le chocolat.
- Tu vois, toi et moi, on est fait pour être toi plus moi.
- …………???????
Oh, ça va. On a bien le droit de s’amuser, un peu. Et puis, je vous avez prévenu : je drague comme une idiote. Je m’en fous. J’assume. En plus, ça fait plaisir au prof de ballon. Regardez-le qui glousse comme un joli béta parce qu’on lui dit qu’il est beau. Il rosit comme un surimi. Ça, c’est mon collègue prof de ballon que j’adore. Surtout quand il ne sait plus où se mettre à cause de mes stupides sous-entendus. Alors il rigole en pensant tout haut qu’elle est tarée, la prof d’alphabet.
Pendant ce temps, la moitié de
Soudain, Finesse me propose d’échanger quelques balles avec elle. Au début, j’hésite. J’en meurs d’envie mais je ne suis pas sur mon terrain, ici. C’est le domaine du prof de ballon :
- Mais… euh… Tu crois que j’ai le droit, Finesse ?
- Ben, ch’ais pas, c’est pour se mettre dans l’esprit du sport… faut se mettre dans l’esprit du sport... Ouais, c’est ça, l’esprit du sport, quoi, Madame.
- Ah. Oui.
Argumentation implacable. L’esprit du sport. Allez, hop, je me trouve une raquette et Finesse gambade en faisant des bons autour de moi :
- Ouais ! Super ! Ouais ! Madame !
Et bien… Il n’en faut pas beaucoup pour faire délirer un écureuil de bonheur.
On commence donc notre échange autour de la table de ping-pong. Finesse a un peu de mal avec la gestion de l’agent bondissant alors je lui envoie des balles en cloche. Autour de nous, des écureuils intrigués arrivent peu à peu jusqu’à former un attroupement. C’est alors qu’Esteban réclame son tour avec la prof d’alphabet. Finesse cède sa place. Tout de suite, ça change de rythme. La première balle me surprend. Ok. Je suis en face d’un expert de la raquette. Je me fais plaisir. J’envoie des coups droits bien sentis, quelques revers ratés, d’autres réussis. En face, le petit écureuil tient la route. Il distribue les balles, à gauche, à droite, je m’éclate comme une folle avec nos balles de ping-pong. Autour de nous, les élèves s’offusquent. Certains, en état de choc, s’exclament indignés :
- Mais… Mais elle sait jouer au ping-pong ?! La prof, elle…. Mais, elle joue bien, en plus !
- Et M’sieur prof de ballon ? Z’avez vu la prof ? Elle rattrape les balles… C’est pas normal.
Le prof de ballon leur rétorque vivement :
- Vous croyez quoi ? Qu’une prof de français ne fait que du français ? Et moi ? Vous croyez quoi ? Que parce que je suis prof de ballon, je ne sais pas lire ?!
- Non, c’est pas ça… Mais oui, en fait, c’est ça.
Tiens, il est content d’entendre ça, le prof de ballon. A ses côtés, les écureuils ouvrent grands les yeux parce que tout à coup, les lois immuables de leur univers se trouvent cruellement bousculées.
Le cours d’EPS se poursuit. Dans tout le gymnase, les élèves poussent des cris :
- Moi, je veux jouer avec Mme Gurki !
- Elle est où, Mme Gurki ?!
- C’est moi, après, qui joue contre Mme Gurki !
- Ouais, trop bien, y a Mme Gurki, youpi !
Ce jour-là, j’ai gagné contre Logan : il n’a pas eu beaucoup de chance avec les coins de la table de ping-pong et le filet qui était toujours de mon côté. Mina a rattrapé toutes les balles alors qu’elle affirmait ne pas savoir jouer. Domino m’a mis une claque sévère. Ah ça… Domino était heureux comme un prince de mettre un carton à la prof de français. Sportif, il m’a serré la main à la fin en ayant l’air heureux de cet échange partagé.
L’heure d’après, les écureuils ont retrouvé leur table en cours de français; ça m’a fait de la peine de les voir immobiles, vissés sur leurs chaises trop basses. Mais mon vague à l’âme s’est envolé quand Esteban a pris la parole pour m’interpeler :
- Vous avez pris cher tout à l’heure, Madame.
- Hein ? Qu’est-ce qu’il dit ?
- Vous avez pris cher, Madame, au cours d’EPS.
- Mais enfin… Esteban… On ne parle pas comme cela de son professeur de français !
Face à mon air peiné, sensible à ma voix attristée, Esteban a rétorqué en baissant les yeux :
- Ah oui. Pardon, Madame, vous avez raison. Excusez-moi.
Et parce que je tenais à ma dignité, j’ai rappelé :
- Non mais, d’abord, j’ai battu Logan. Et puis c’est contre Domino que je n’ai pas gagné. En même temps, Domino, il est imbattable.
Vous savez quoi ? Domino avait les yeux qui brillaient.
Les jours d’évaluation sont des jours particuliers. Ils obéissent à toutes sortes de rituels immuables.
Pour les élèves, un devoir sur table en français, ce sont des révisions qui commencent une heure avant, pendant le cours de siences physiques. Ils ouvrent leur classeur sur les grandes tables carrelées et s’emploient à embobiner le professeur Adama.
- Oui, mais, M’sieur, on a un contrôle en français juste après… Faut qu’on révise… S’il vous plaît.
Le professeur Adama accepte avec bonté. Je le sais parce qu’ensuite, en salle des profs, il me fait un compte-rendu détaillé :
- Esteban confond convaincre et persuader. Je crois que Force Rouge va le réussir, ce contrôle de français, elle a travaillé. Et Miss Kitty ! Ah lalalalala, Miss Kitty ! Elle n’a toujours rien compris au paragraphe argumenté. Et Lucarne, tu arrives à déchiffrer ce qu’il écrit ? Mais comment tu fais ?
Lorsque j’arrive dans le couloir, les élèves sont assis par terre en petits tas agglutinés. Ils révisent et les mêmes mots s'égrènent en chapelet : persuasion, argument, registre pathétique, énumération… J’ouvre la salle de classe. Le premier rituel du jour peut commencer : la séance des bonjours.
J’ai la chance d’avoir des élèves bien élevés. Ils me saluent presque tous. Disons que ça fait au moins 30 bonjours qui me tombent dessus en moins de trois minutes. Or, il se trouve que quand on me dit bonjour, je réponds. A chacun. Individuellement. Concrètement, ça veut dire que je multiplie les « bonjours », en les prononçant très vite, sans avoir le temps de respirer, trente fois, sans renoncer. J’ai déjà essayé, une fois, de ne pas répondre, pour préserver mon confort personnel. Je n’y suis pas arrivée. Je commence donc le cours en m’étouffant poliment.
Ensuite, les écureuils s’assoient. Ils me regardent. Je farfouille dans mes papiers. Murmures dans les rangs. On me scrute avec anxiété. C’est la distribution des sujets. La lecture des énoncés. Les questions autorisées.
- Madame, faut faire la marge de deux carreaux ?
- Madame, faut répondre avec la méthode du paragraphe argumenté ?
- Madame, je peux écrire en bleu turquoise ?
- Madame, j’ai plus de mouchoirs, comment je fais ?
- Madame, je peux prendre la règle de Miss Kitty pour faire la marge ?
Pendant une heure, les écureuils grattent sur leur feuille de papier. Parfois, l’un d’eux tente de me soutirer de précieuses informations. C’est parfaitement illégal. Tout le monde le sait. Mais on tente. On fait une curieuse mimique désolée qui cherche sans doute à attendrir le prof de français :
- Madame, c’était à quelle date l’esclavage, déjà ?
- Madame, comment ça s’appelle l’endroit où on est dans le noir et enfermé ?
- Madame, faut donner tous les procédés du registre pathétique ? Faut les donner tous ? Parce que… Y avait quoi, déjà...
- Madame, comment ça s’écrit « malgré » ?
Ma réponse ne varie jamais. Ma réponse, c’est un froncement de sourcil qui accable l’écureuil et le fait souffler.
La plupart du temps, je me poste au fond de la salle. Et j’observe. Mina a encore oublié son blanco. Elle multiplie les erreurs et embête Petite Souris toutes les cinq minutes pour lui piquer son blanco. Esteban fait tomber par terre sa feuille de brouillon. Il la ramasse. En se relevant, il fait tomber la règle de Logan : « s’cuse ». Il la ramasse. En se relevant, il se cogne la tête. Un élève se retourne. Il me surprend en train de rigoler. Un prof qui s’amuse, quelle incongruité ! Je me ressaisis et retrouve mon visage concentré.
- Madame, quelle heure il est ?
Ding.
- 15h15, il vous reste 40 mn.
- Madame, vous nous direz quand ce sera 15h20 ?
Dong.
- 15h20. Il vous reste 35 mn.
- Madame, c’est quelle heure ?
Ding.
- 15h31.
- Madame…?
Dong.
- 15h32.
Lorsque la sonnerie retentit, les premiers élèves se lèvent et me remettent leur copie. C’est la séance des mercis. « Merci Kitty ». « Merci Logan ». « Merci Esteban ». « Merci Force Rouge »…. Trente deux mercis.
Il y a toujours un élève qui vient me trouver, follement inquiet parce qu’il a oublié la marge sur la première page.
- Mais après, Madame, je l’ai mise, la marge, regardez.
Un autre m’explique que la fin de la réponse 2 est écrite après la réponse 3. Je fais alors une astérisque au crayon à papier sur la copie et l’élève repart rassuré.
La séance des « au revoir » peut commencer. J’ai de la chance. Mes élèves sont polis. Je leur réponds donc poliment : « Au revoir Petite Souris », « Au revoir Lucarne », « Au revoir Domino », « Au revoir Bougnette »…
Quand il n’y a plus personne dans la salle, j’éteins la lumière, je ferme la porte à clé. Hormis quelques répétitions, cette heure là n’était pas très compliquée.